Concevoir un système technique aujourd’hui ne consiste plus seulement à le faire fonctionner. Il faut s’assurer qu’il restera fiable dans le temps, qu’il résistera aux défaillances et qu’il répondra à des exigences de plus en plus fortes. Dans l’aéronautique, le nucléaire ou encore les dispositifs médicaux, l’histoire a montré une chose : ce ne sont pas les pannes simples qui posent problème, mais les enchaînements de défaillances mal anticipés.
Alors, comment éviter de découvrir trop tard ce que l’on aurait pu prévoir dès le départ ? C’est précisément là que la modélisation et la quantification des risques prennent toute leur importance. Elles permettent de passer d’une analyse souvent intuitive à une compréhension fine, structurée et exploitable du comportement des systèmes. Pour mieux comprendre ce que cela change concrètement, nous avons échangé avec Anthony Legendre, intervenant de la formation « Modéliser et quantifier les risques des systèmes techniques » de CentraleSupélec Exed.
Rencontre avec Anthony Legendre, expert et intervenant chez CentraleSupélec Exed
Pouvez-vous vous présenter en quelques mots et nous dire quel est votre rôle dans cette formation ?
Je m’appelle Anthony legendre. Je suis ingénieur en sûreté de fonctionnement et diplômé d’un doctorat au laboratoire génie informatique de CentraleSupélec et j’interviens dans la formation PJ15, notamment sur la discipline MBSA : modélisation sur les systèmes complexes pour la sûreté de fonctionnement.
Pourquoi la modélisation des risques est-elle aujourd’hui un outil clé dans la conception des systèmes techniques ?
Elle est essentielle parce que les systèmes sont de plus en plus complexes, interconnectés et critiques, et les méthodes traditionnelles d’analyse de risques ne suffisent plus. C’est pour ça qu’on a besoin de faire des méthodes d’analyse plus poussées pour quantifier les risques, étudier les propagations de leurs effets, des défaillances et pouvoir avoir des évaluations qui sont à la fois qualitatives et quantitatives.
Quels sont les principaux objectifs de la formation « Modéliser et quantifier les risques des systèmes techniques » ?
Aujourd’hui, les principales difficultés qu’on peut observer, c’est souvent des personnes qui vont faire des analyses de manière isolée, indépendamment de la conception, ou alors de manière trop subjective ou trop qualitative. Donc, la formation, elle permet de bien comprendre comment réaliser ces méthodes, comment elles sont intégrées dans le processus de conception et de relier la modélisation du système aux analyses de risques qui peuvent être effectuées.
Quels sont les points forts du programme ? Qu’est-ce qui en fait sa particularité ?
Alors la formation est très complète. Elle permet d’étudier déjà tous les aspects de management des risques et de découvrir toutes les méthodes depuis l’analyse primaire de risques jusqu’à des méthodes plus complexes, comme les arbres de défaillance ou des modèles plus aboutis, plus formels, comme le MBSA. La particularité de la formation, c’est de se terminer par une soutenance que les apprenants vont exploiter les différentes méthodes qu’ils ont pu suivre durant la formation sur un cas réel de leur entreprise. Ca va leur apporter quelque chose de concret et puis une vraie valeur ajoutée s’il est bien choisi pour les activités de leurs entreprises.
À qui recommandez-vous cette formation et pour quel type d’évolution professionnelle ?
Je vois trois profils qui pourraient être intéressés par cette formation. Des ingénieurs généralistes qui ont besoin de renforcer leurs compétences sur les méthodes d’analyse de risques et de sûreté de fonctionnement, des ingénieurs qui sont peut être déjà spécialisés en fonctionnement mais qui ont besoin de renforcement sur ces sujets ou voire, interviewer les intervenants sur des particularités sur certaines méthodes. Egalement des cadres ou des ingénieurs qui côtoient des ingénieurs en sûreté de fonctionnement pour mieux comprendre leurs objectifs, leurs méthodes et comprendre et avoir le même langage. Donc en termes de perspectives professionnelles, on peut envisager d’abord d’être ingénieur en sûreté de fonctionnement et spécialiste des différentes compétences qui sont issues de cette formation. Et puis plus tard, piloter des équipes spécialistes autour de la sûreté de fonctionnement et l’analyse des risques.
La formation s’appuie sur de nombreux cas d’application et retours d’expérience. Pouvez-vous nous donner un exemple de problématique concrète que vous abordez avec les participants ?
Oui à travers des modules dans lesquels j’interviens, notamment un cas sur des réseaux électriques qui alimentent les centrales nucléaires, dans lequel le système qui doit être alimenté est le système de contrôle de la centrale et on étudie la fonction perte d’alimentation, du moins l’événement perte d’alimentation en construisant d’abord sur ce réseau l’arbre de défaillances associées. Et puis ensuite, on fait des modèles dynamiques sur ordinateur pour justement quantifier cet événement et pouvoir caractériser des coupes minimales, des événements qui sont sensibles et qui interviennent dans cette perte d’alimentation.
Un dernier mot ?
Aujourd’hui, l’analyse de risques est un enjeu majeur en ingénierie et la formation vous donne les outils qui vous permettent de faire des analyses de risques depuis les analyses de risque subjectives à des analyses de risque robustes, quantitatives, jusqu’à l’aide à la décision pour vos décideurs.
Pourquoi modéliser les risques est devenu un passage obligé en ingénierie système

Si vous avez déjà travaillé sur un projet technique, vous avez probablement connu cette situation : tout semble cohérent sur le papier, puis, au moment des tests ou pire, en exploitation, un enchaînement inattendu de défaillances apparaît. Individuellement, chaque composant fonctionne. Mais ensemble, quelque chose se dérègle.
C’est exactement ce type de situation que la modélisation permet d’anticiper. Pendant longtemps, l’analyse de risques était perçue comme une étape de vérification, réalisée après coup. Or, dans des systèmes de plus en plus complexes, cette approche atteint rapidement ses limites, car elle empêche de voir les interactions profondes entre les éléments. En intégrant la modélisation dès la conception, on change de logique : on ne vérifie plus seulement que le système fonctionne, on explore comment il peut dysfonctionner.
Ce basculement est loin d’être théorique. Il s’inscrit dans une évolution plus large de l’ingénierie, où l’on cherche à réduire les incertitudes en amont. Moins de surprises, moins de corrections tardives, mais surtout des décisions mieux argumentées. Et dans des environnements où les enjeux sont critiques, cette capacité fait toute la différence.
Quelles méthodes pour analyser et quantifier les risques des systèmes techniques ?

Lorsque l’on découvre la sûreté de fonctionnement, on est souvent confronté à une multitude de méthodes. APR, AMDEC, arbres de défaillance… la liste est longue. Mais une question revient souvent : comment s’y retrouver, et surtout, comment les utiliser de manière pertinente ?
En réalité, ces méthodes ne s’opposent pas, elles se complètent. Les analyses préliminaires permettent de poser un premier cadre, d’identifier les zones à risque et de structurer la réflexion. Ensuite, des approches plus détaillées viennent affiner cette compréhension, en analysant les modes de défaillance ou en reconstruisant les chaînes causales qui mènent à un événement critique.
Cependant, dès que les systèmes deviennent dynamiques ou fortement interconnectés, ces méthodes doivent être enrichies. C’est là que les approches probabilistes entrent en jeu. Elles permettent non seulement d’évaluer des probabilités, mais aussi de représenter l’évolution des systèmes dans le temps. Enfin, des approches plus récentes comme la MBSA viennent relier l’ensemble, en intégrant directement les analyses de risques dans un modèle global du système. Ce n’est plus une succession d’outils, mais une démarche cohérente.
Comment quantifier les risques d’un système technique de manière fiable ?
Quantifier un risque, ce n’est pas simplement lui attribuer une valeur. C’est comprendre ce qui le rend probable, ce qui amplifie ses effets et dans quelles conditions il devient critique. Et c’est souvent là que les difficultés apparaissent.
Prenons un exemple simple : un composant a une certaine probabilité de défaillance. Pris isolément, cela reste gérable. Mais que se passe-t-il si cette défaillance intervient en même temps qu’une autre, ou dans un contexte particulier ? C’est précisément ce type de combinaison que les approches classiques peinent à capturer.
Les modèles probabilistes permettent de dépasser cette limite. En simulant un grand nombre de scénarios, ils rendent visibles des situations rares mais critiques, qui passeraient autrement inaperçues. Cette capacité à explorer l’espace des possibles transforme la manière de décider. On ne se base plus uniquement sur l’expérience ou l’intuition, mais sur des résultats objectivés.
Et c’est là que la quantification prend toute sa valeur : elle ne sert pas seulement à mesurer, elle permet d’arbitrer, de prioriser et de justifier des choix dans des environnements où les enjeux sont élevés.
MBSA : une approche structurante pour les systèmes complexes

Avec la montée en complexité des systèmes, une difficulté apparaît rapidement : maintenir la cohérence entre la conception et les analyses de risques. Trop souvent, ces deux dimensions évoluent en parallèle, sans réellement se croiser.
L’approche MBSA, Model-Based Safety Assessment ou Analysis, propose une réponse à ce problème en s’appuyant sur un modèle unique, qui représente à la fois le fonctionnement nominal et les comportements défaillants. Ce modèle devient alors un point d’ancrage commun pour les équipes. Il permet non seulement de structurer les analyses, mais aussi de les faire évoluer en même temps que le système.
Cette approche s’inscrit dans la continuité des méthodes d’ingénierie système basées sur les modèles, qui se sont largement développées ces dernières années. Elle apporte un cadre plus rigoureux, mais aussi plus agile, car elle facilite les mises à jour et la traçabilité. Dans des secteurs où les exigences de sécurité sont fortes, cette cohérence est essentielle.
Se former à la modélisation et quantification des risques : un vrai tournant professionnel
Se former à ces approches, c’est souvent changer de regard sur son propre métier. Là où l’on voyait auparavant des problèmes isolés, on commence à percevoir des systèmes, des interactions, des dépendances.
Cela change la manière d’analyser, mais aussi la manière de dialoguer avec les autres acteurs du projet. Les discussions deviennent plus structurées, les décisions mieux argumentées, et les arbitrages plus clairs. Progressivement, on ne se contente plus de suivre un projet, on contribue à le sécuriser.
Dans ce contexte, la formation « Modéliser et quantifier les risques des systèmes techniques » joue un rôle particulier. En combinant méthodes, cas concrets et application directe, elle permet de passer rapidement de la théorie à la pratique. Et c’est souvent cette mise en application qui crée le déclic.
La formation « Modéliser et quantifier les risques des systèmes techniques » chez CentraleSupélec Exed

La formation Modéliser et quantifier les risques des systèmes techniques s’adresse à celles et ceux qui veulent aller plus loin dans la compréhension et la maîtrise des systèmes complexes. Elle ne se limite pas à transmettre des méthodes : elle propose une manière de structurer l’analyse, de relier les outils entre eux et de produire des résultats exploitables. Cette capacité devient un véritable avantage aujourd’hui. Non seulement pour sécuriser les projets, mais aussi pour prendre des décisions plus solides, plus justifiées, et finalement plus efficaces.